Peut-on "hacker" les LLM ?
Le 06 mai 2026, Victor Chaix
Dans ce billet, j'aimerais revisiter la figure du hacker, telle qu'analysée et proposée par Pekka Himanen en 2001 dans The Hacker Ethic and the Spirit of the Information Age Himanen et al., 2001, à travers la pratique du "vibe-coding". En quoi cette pratique nous place dans une posture "éthique" et un rapport au travail opposés au hacking ? Est-il possible toutefois de "hacker" les technologies de LLM, dans notre rapport au code informatique, et si oui, sous quelles conditions ? Bien qu'aujourd'hui, ce sont davantage les LLM qui semblent "hacker les hackers", dans le détournement de leurs productions collectives sédimentées sur le Web pour leurs corpus, j'essaierai ici d'entrevoir une voie par laquelle nous pourrions ne pas seulement déplorer, en toute impuissance, l'appropriation capitaliste des communs informatiques. Le hack, en effet, nous invite à agir en renversant, dès à présent, la logique des technologies proposées par l'industrie et ses plans économiques. Dans le cas des LLM, les "hacker" signifierait en faire des moyens inattendus d'apprendre, d'explorer et de bricoler du code informatique, en les mettant au service d'aspirations singulières, à contre-courant de l'agenda des acteurs financiers et étatiques qui les portent aujourd'hui.
Un rapport minimalement compétent au code
Avant d'envisager cette possibilité, quelques mots sur mon rapport personnel au code informatique. J'ai commencé à apprendre véritablement les principes de la programmation et du code informatique au travers de mon Master en Humanités Numériques à l'Université de Bologne, à l'automne 2021, un peu plus d'un an avant la sortie publique de Chat-GPT. Cela me met dans une position toute particulière vis-à-vis de cette compétence : j'en ai appris les bases sans LLM, en me renseignant au travers de tutoriels sur YouTube, en cherchant des indices sur des forums comme Stack Overflow, en reprenant du code que je trouvais pertinent ici et là, souvent aussi en demandant de l'aide d'amis plus compétents que moi - ou du moins, plus patients que moi face à des "bugs" difficiles à comprendre. Sur la fin de mon Master, en 2023, j'étais de plus en plus tenté de passer plutôt par des LLM pour comprendre comment faire quelque chose, pour m'aider à régler un problème, affiner la structuration et le style d'un site Web, etc. J'appréciais l'idée d'avoir une sorte de "tuteur" disponible à tout moment pour m'accompagner de manière très personnalisée.
À présent, je me trouve dans un entre deux en termes de compétences techniques et informatiques qui me semble particulièrement propice à la "tentation" du vibecoding : suffisamment de bases pour ne pas avoir peur de prendre en main et de gérer du code informatique, pas suffisamment non plus pour faire des choses assez sophistiquées sans être bien accompagné par un robot ou un humain, d'une manière ou d'une autre. Cela me mène à devoir confesser ici : si je n'utilise pas de LLM pour écrire des textes, par crainte qu'ils parasitent mes pensées par un point de vue moyen, je les utilise assez fréquemment, dès que mon travail se rapproche de près ou de loin à du code informatique. En étant bien conscient de la fuite en avant capitaliste et impérialiste derrière les grands groupes de "l'IA", j'aimerais malgré tout considérer ici une potentielle voie où nous pourrions "hacker" des technologies de LLM en les réinscrivant pour d'autres fins, en envisageant la mesure de possibilité et d'impossibilité de ce geste dans ce contexte.
Le geste du hacker
Selon le philosophe Bernard Stiegler (Stiegler, 2008), le geste du hacker est celui d'une forme de détournement des finalités d'une technologie :
Qu'est-ce qu'un hacker, au fond, et qu'y a-t-il de positivement subversif dans cette figure ? Je conçois cette figure et sa positivité par sa capacité de s'approprier l'offre technologique et industrielle sans se conformer aux prescriptions du marketing de cette offre, voulues par les plans de développement conçus par l'industrie.
Avant de définir la figure du hacker ainsi, Stiegler affirme concevoir le hacker comme "amateur", de manière analogue au portrait qu'en fait Pekka Himanen dans son livre, ce qui m'a donné envie de lire ce classique, par ailleurs préfacé par Linus Torvalds. Ce livre apporte d'importantes précisions concernant la figure du hacker, en commençant par revenir sur la différence faite par les hackers, dans les années 80, entre les hackers et les crackers, dans un contexte où les médias ont réduit les premiers aux seconds : des criminels informatiques, s'infiltrant dans des systèmes informatiques et écrivant des virus. Puis, il définit l'éthique du hacker comme celle d'une passion amatrice, d'un rapport au travail, au temps et à la communauté à l'ère des technologies en réseau qui diffère de part en part à "l'esprit capitaliste" décrit par le sociologue Max Weber.
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce livre, dont je trouve l'analyse très riche, par ses parallèles historiques et ses descriptions de logiques économiques et sociales capitalistes vis-à-vis du temps, de l'argent, du travail, de soi. Par souci de concision, je résumerais l'éthique du hacker d'Himanen (et de Torvalds) en un principe principal : le jeu [playfulness] au lieu de l'optimisation. Ceci, non seulement au travail mais en dehors, dans un contexte où, pour le citer :
First, playfulness was removed from work, then playfulness was removed from play, and what is left is optimized leisure time. (p. 26)
Renversant ce rapport au temps des sociétés occidentales capitalistes et numérisées, les hackers constituent en cela une figure hautement subversive et politique, quand bien même ils sont souvent privilégiés en termes de genre (de grande majorité masculin) et de milieu social. L'intérêt de cette figure réside avant tout dans sa culture : communautaire, aventureuse, apprenante, amatrice, active et libre. Tout au long du livre, Himanen oppose le modèle académique dont s'inspire les hackeurs à celui du monastère, que suivrait la culture protestante du travail, selon Max Weber. De fait, cette culture a beaucoup contribué à l'avènement du Web contemporain, du moins un certain Web : le Web contributif de l'encyclopédie Wikipédia, du logiciel libre, des forums d'entraide, des fictions hypertextuelles collaboratives comme celle de la fondation SCP, etc.
Les IA (et la Big Tech) ont hacké les hackers
Force est de constater cependant qu'aujourd'hui, ce sont plutôt les LLM et la Big Tech qui hackent les hackers, en faisant de toutes leurs contributions au Web une matière première pour leur corpus d'entraînement - dans le cas du vibecoding, au travers de la plateforme de forge logicielle collaborative GitHub (prisée par le monde du logiciel libre, rachetée par Microsoft en 2018) ou encore le forum d'entraide pour le code, Stack Overflow. Tout ce travail, souvent bénévole, et en accès libre, sert désormais à une entreprise d'optimisation du temps et de l'argent à contre-courant total de la playfulness et de l'apprentissage revendiqué par les hackers comme Himanen. Dans une surenchère à l'esprit capitaliste de Weber, les grands groupes de l'IA réinscrivent le travail autour du code informatique dans une logique d'optimisation au détriment du plaisir, de l'entraide communautaire et de la reconnaissance par les pairs propre au monde du hack. "What is left is optimized prompting time", pourrait-il écrire aujourd'hui. En ce sens, ce ne sont pas les IA qui sont hackées, aujourd'hui, que la culture hacker qui est court-circuitée dans ses principes fondamentaux par la délégation du travail essentiel autour du code à des LLM.
La pratique du vibe coding semble ainsi être inverse à l'éthique des hackers, dans la mesure où l'on laisse à un automate probabiliste composer du code que l'on ne comprend pas, que l'on ne peut vraiment faire passer fièrement comme le fruit de notre travail et imagination - tout au plus, le fruit d'une vague intuition - et sans apprendre au passage à mieux savoir faire un certain type de code informatique. Par ailleurs, on discute beaucoup moins avec des inconnus sur des forums pour s'entraider sur un problème, préférant l'instantanéité des réponses d'un chatbot. De manière globale, il semblerait que le vibe-coding, dans sa philosophie de "faire gagner du temps" et à nous débarrasser en grosse partie du travail d'apprentissage, de composition et/ou de révision du code, va à l'encontre de l'éthique des hackers d'Himanen, qui consistait à en faire une activité plaisante et gratifiante en soi, et à apprendre de manière communautaire dans un partage entre pairs plutôt qu'au travers d'un chatbot.
La (fine) voie des IA locales amatrices
Dans ce contexte où il nous faut être bien lucides sur la récupération du travail de la culture hacker par le capitalisme de la Big Tech, et sur le court-circuitage de leur éthique par des automates computationnels programmés pour optimiser le temps et l'argent au détriment de tout le reste, que faire ? Les prohiber ? Ou bien peut-on d'ores et déjà commencer à envisager un nouveau renversement à opérer - en l'occurence, un renversement du renversement par l'IA de la dynamique contributive de la culture hacker - en (re)mettant les automates computationnels, y compris ceux basés sur des LLM, au service de la formation de communautés apprenantes et passionnées, plutôt qu'optimisatrices ? Cette voie peut sembler ardue, dans le contexte technologique et économique actuel plutôt déprimant, pour la culture hacker. Toutefois, ayons l'insolence d'envisager cette fine voie et ses conditions, pour ne pas juste se résigner à devoir suivre ou subir l'agenda de la Big Tech dans notre rapport au code informatique :
- La roue tourne ?
Au vu des gros soucis commerciaux et financiers auquel devrait faire face tout le secteur l'IA pour devenir rentable (comme en fait aussi le portrait l'économiste Frédéric Lordon, de manière très précise, dans cet entretien), le prix à payer pour continuer à les utiliser pourrait prochainement bien augmenter. En parallèle, nous devrions voir une relative montée en puissance des LLM locales, tout du moins selon ce que suggère cet édito, bien qu'à ce stade, elles puissent sembler encore pas assez "performantes". Dans de telles évolutions concomitantes, il devient possible d'envisager une forme d'accompagnement à la gestion de code informatique au travers de LLM locales, qui nous rendraient moins dépendant des grosses compagnies du secteur, que ce soit à leurs applications ou à leurs serveurs et centres de calcul1(https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/14/il-ne-s-agit-pas-de-renoncer-a-l-ia-mais-de-choisir-une-ia-partagee-liberee-des-monopoles-et-recentree-sur-des-echelles-locales-et-modestes_6666758_3232.html).]. La condition, ici, sera de ne plus chercher par défaut les LLM les plus optimales et "performantes" du moment - de la même manière que l'on accepterait d'en rester au 4G, qui est déjà largement suffisant comme forme de connexion au réseau internet, sans ressentir le besoin d'une connexion 5G. Ce point de "suffisance", pour les LLM en local, ne semble pas bien loin, tout du moins pour une communauté "hacker" ou académique, en termes de ce que ces LLM peuvent apporter comme appui au travail autour du code. Cela vaut évidemment si l'on n'est pas dans une optique capitaliste de performance optimale et dans une philosophie où "le temps [serait] l'argent", ni dans celle d'un régime militaire en guerre avec un autre.
- D'autres LLM ?
C'est ce rapport au temps et au travail qui parait être la condition la plus importante d'un "hack" des LLM : comme Marcello l'a proposé de manière fort perspicace à un atelier de Revue 3.0, nous pourrions penser à des LLM qui, au lieu de nous faire "gagner" du temps, nous en ferait "perdre", en fournissant davantage des suggestions de lectures et de ressources à explorer en ligne que des réponses toutes faîtes. Cette condition implique, elle-même, que l'on ne peut véritablement détourner et "hacker" Claude ou Chat-GPT, en l'état actuel : ces applications sont développées pour minimiser le temps passé à travailler, réfléchir, apprendre ou composer du code. D'autres applications de LLM pourraient toutefois suivre des objectifs plus proches de ceux de la culture hacker, dans son rapport amateur au code, au temps, au "travail" et au "loisir". Si cette idée peut sembler aujourd'hui hautement spéculative, il suffit d'observer comment les hackers ont historiquement détourné une technologie numérique supposée optimiser le temps, pour en faire l'occasion d'une sorte de "skholè" du Web, composée de communautés apprenantes et discutantes, passionnées, mettant les automates au service de leurs rêves individuels et collectifs et transformant une partie du capitalisme numérique en une économie contributive.
Piraterie
On ne fait probablement pas le poid face aux Big Tech et leurs alliés. On peut cependant ne pas s'en résoudre à subir la volonté des puissances impérialistes et capitalistes de ce monde. La culture hacker peut certainement apporter quelque chose sur ce plan-là : celui de continuer a revendiquer, au lieu d'attendre ou de "croire en des temps plus aimables" (Broca, 2025), une partie du territoire computationnel pour ses propres finalités. Sans espérer faire bifurquer le "haut" de l'industrie du numérique ni être naïfs concernant l'agenda capitaliste et impérialiste de la Big Tech, la figure du hacker s'approprie "par le bas" des technologies computationnelles nouvelles, en les réinscrivant dans d'autres principes que ceux qui les ont mis au jour, et quitte à devoir les reprogrammer en profondeur. La piraterie qui caractérise son geste consiste à rester libre dans la quête de son réve et la réalisation de sa passion avant tout autre compas et réassurance morale, comme les membres de l'équipage de Monkey D. Luffy dans le manga One Piece. Il s'agit donc d'une posture non réactive et affirmative, avec une finalité relativement autonome à celle dictée par le haut des pouvoirs en place, contre lesquels on emploie souvent une rhétorique impuissante de "résistance" vague, il me semble, sans opposer de rapport alternatif à la technique, au travail et au temps, comme le propose au moins la culture hacker.
Retrouver l'attitude de piraterie vis-à-vis des automates numériques propre à la culture hacker, dans le cas des LLM pour du code, impliquera peut-être néanmoins d'avoir une lecture moins rigoriste de son principe d'activité. Comme l'explique Himanen :
Self-activity emphasizes the realization of a person's passion instead of encouraging a person to be just a passive receiver in life.
(p. 106)
Si en première lecture, cette phrase semble faire l'éloge de l'activité sur la passivité, en deuxième lecture, l'accent semble davantage mis sur une activité décidée de manière autonome. En ce sens, un certain degré de "passivité" sur certains aspects, par l'aide d'automates computationnels, ne semble pas s'opposer à l'activité libre, orientée vers ce qui nous passionne avant tout ;
Par exemple, vibe-coder quelque peu le CSS ou des scripts ne nous empêche pas de suivre notre passion de réaliser une édition numérique singulière, qui nous passionne tout autant que l'on estime qu'elle apporterait quelque chose à une communauté plus large. C'est ce dont j'ai fait l'expérience pour cette édition numérique des retranscriptions des séminaires Pharmakon de Bernard Stiegler. Cette auto-activité, dont j'ai aussi fait guise de rendu pour le cours de Marcello de l'automne 2025, m'a pris beaucoup plus de temps que demandé par le cours. Je n'ai cependant pas eu de regret d'y passer aussi quelques jours de vacances de fin d'année, pour réaliser quelque chose qui me semblait suffisamment sophistiqué et complet. Tout en apprenant à mieux maîtriser l'outil du Pressoir pour générer des livres, des index, etc., je me suis appuyé quelque peu sur des automates computationnels pour fabriquer des scripts d'indexation automatique, ainsi que pour retravailler certains aspects graphiques de la page d'accueil. J'en ai peut-être perdu l'occasion d'apprendre à mieux coder par moi-même ; toutefois, ce type de code ne me passionne pas, ni ne me semble quelque chose d'important à apprendre à faire par moi-même de manière indépendante. Ce qui ne m'a pas empêché de bien comprendre comment fonctionnait les scripts et, notamment, quelles en étaient les limites. En définitive, bien que ce travail ait intégré un peu de vibe-coding, il s'inscrivait pleinement dans une certaine passion amatrice propre à la culture hacker : un travail plaisant en soi, pour la satisfaction de réaliser quelque chose qui avait du sens à mes yeux, ainsi qu'à une communauté de pairs plus large2(https://www.arthurperret.fr/veille/2026-01-16-le-seminaire-pharmakon-de-bernard-stiegler-en-hypertexte.html), Anne Alombert dans son recensement de projets contributifs, ou encore Geert Lovink, qui m'a invité à résumer le projet en anglais sur le blog de l'Institute of Network Cultures].
Dans une économie numérique qui s'est bien réappropriée le principe des hackeurs d'être actifs et de participer - le transformant en injonction, particulièrement au début de Twitter, Facebook, etc - il me semble que nous pouvons tout autant nous réapproprier, sans vergogne et comme nouvelle génération de "hackers", une certaine passivité favorisée par les LLM, pour mieux réaliser nos rêves et suivre nos passions. Quitte à en perdre en pureté militante en chemin. Ce n'a jamais été notre fort de toute façon, dans notre curiosité vis-à-vis des technologies computationnelles et leurs potentialités - curiosité voire enthousiasme susceptible d'être jugé trop proche d'un "fétichisme de la technologie" (Broca, 2025) pour être dans le camp du bien qui serait, lui, résolument du côté de la seule conscience critique, quitte à ce que celle-ci mène à la même résignation que celle des néolibéraux.
Le fait que ces technologies soient développées par l'industrie et des intérêts capitalistes n'est pas nouveau, notamment au niveau du hardware. La manière dont les hackeurs ont d'être anti-capitalistes, finalement, est de se réapproprier ces technologies contre leurs aliénations du travail, de son fruit et de sa valeur intrinsèque. C'est un geste dont l'équilibre semble plus que jamais difficile à tenir, et qui mériterait des conditions plus favorables. Quoi qu'il en soit, il a le mérite à mon avis de nous inspirer une forme d'action qui n'est pas celle, réactive, du rejet catégorique des LLM, ni celle, résignée et à contre-courant de toute la philosophie de la culture hacker, de l'abandon du savoir-faire informatique aux grands groupes commerciaux de "l'IA".
- Himanen, P., Castells, M., & Torvalds, L. (2001). The Hacker Ethic and the Spirit of the Information Age. Random House. ↩
- Stiegler, B. (2008). Industrie relationnelle et économie de la contribution. Le "design" de nos existences: à l'époque de l'innovation ascendante. ↩
- Broca, S. (2025). Pris dans la toile: De l'utopie d'Internet au capitalisme numérique. SEUIL. ↩